De Madame Himiltrude de Chanavae au Chevalier Godomar de Chanavae
Cher Godomar,
Me pardonnerez-vous ce silence indigne d’une mère à qui son pauvre fils, livré à l’angoisse et au désarroi le plus profond, réclamait des paroles rassurantes devant les affligeantes nouvelles qui nous parviennent des quatre coins du monde ? Je n’ai pas été prompte à répondre, j’en conviens, mais lorsque vous connaîtrez les motifs d’un tel retardement, je suis sûre que je serai absoute.
En vérité mon cher fils, j’ai tout d’abord été dans le même état que vous : comme je souffrais d’un léger gratouillement à la gorge, la panique s’est emparée de moi : j’étais le 22° cas de France et la comtesse de Vachelotte l’ignorait ! J’avais contracté cet horrible fléau à Lutèce en me promenant au Père Lachaise où j’avais malencontreusement effleuré la rampe qui me menait à la section 13, là où repose notre regretté poète, rampe qu’avait indubitablement touchée un mexicain en exil fraîchement débarqué sur nos terres, en un mot, j’étais malade, j’allais vous perdre et je n’avais rien fait de ma vie !
Fort heureusement, vous connaissez votre mère, capable des pires excès mais atteinte aussi parfois par des éclairs de raison : j’ai repris mon ouvrage et confectionne désormais des masques blancs brodés avec vos initiales et celle de toute notre illustre famille afin de nous prévenir de toute contagion que cette affreuse peste des temps modernes voudrait nous infliger !
Il faut, pour tout avouer, que je vous dise aussi que les évènements se sont bien bousculés ces derniers temps et qu’entre deux coups d’aiguille je me suis retrouvée hébergée pour trois jours chez nos amis Valentinois. Que voulez-vous, la vie est ainsi faite : au vide et à l’ennui succèdent des moments qui, pour notre plus grand bonheur, ne nous laissent aucun répit. Je vous laisse imaginer la surprise que m’avait concoctée l’espiègle vicomte de L. : une ascentionnelle promenade sur les crêtes enneigées de la montagne qui borde leur province. J’ai cru mourir mille fois mais je reconnais les délices que procurent le vertige des sommets et la beauté du monde vu d’en haut. Le vent qui y souffle s’amuse à nous faire vaciller comme des brindilles et se moque de notre gravité terrestre. Son bruit sourd nous saoule et cingle nos tympans, nous obligeant alors à rentrer la tête et plier les épaules comme si nous étions poursuivis par un importun plaisantin imitant à nos oreilles la voix du fantôme. Sa violence ludique nous pousse sans indulgence : ces hautes terres ne nous appartiennent pas, nous ne méritons pas de vivre là, l’ air y est trop pur et trop saturé et qu’en redescendant nous trouvons bien doux l’abri de la vallée et son air vaguement infesté !
Bien à vous,
Votre mère dévouée.
Chanavae, ce Mardi 5 mai 2009